A tire d'aile...

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

20 mars 2016.        La Méditerranée s’enroule autour du golfe du Lion façonnant une exceptionnelle diversité de milieux naturels. Aux longues plages de sable fin succède une côte rocheuse où la Méditerranée, maître d’œuvre opiniâtre et talentueuse, tisse depuis des millénaires un tableau paysager exceptionnel.

 Sur l’étroite bande littorale, un chapelet de lagunes et marais associe l’eau salée, l’eau saumâtre et l’eau douce. L’élément liquide est partout, omniprésent ; cette ressource s’évertue à créer la vie sous toutes ses formes. La flore, la faune, marine ou terrestre occupent une grande place contribuant avec bonheur à la beauté de cette région Les vents de terre et les tempêtes creusent les graus, ouvertures naturelles, afin de relier les étangs à la mer laquelle, aidée par le vent marin, s’ingénie à combler avec des tas de sable. Au fil des saisons s’engage une rude bataille, à tour de rôle chacun domine l’autre ; un combat permanent entre l’eau et la terre, une lutte toujours recommencée. De cette confrontation naît une richesse que la Nature a tôt fait de mettre à profit.

Dans cet univers humide, sur cette kyrielle de miroirs dansottent des milliers d’étoiles scintillantes autour duquel, l’homme, parfois maladroitement, aménage l’espace, implante des salins ici, plante de la vigne là-bas, prélève sobrement poissons et crustacés, pleinement satisfait de vivre au milieu de ce garde-manger bien garni.

 Cette terre, bien que frêle, mais d’une grande richesse ressemble au paradis. Chacun sait que l’on ne prête qu’aux riches, dans cette contrée de France, le beau côtoie le merveilleux. Quoi de plus beau que les oiseaux de mer, les oiseaux d’étang, les oiseaux de plaine et les oiseaux de garrigue pour acquérir le titre de paradis ? Il suffit d’épier discrètement les dortoirs ou lever les yeux vers le ciel pour que l’ensemble se transforme, alors, en une terre fabriquée par les dieux !

Les plages, les rivages, les falaises, les salins, les lagunes, les rivières, les embouchures, les prés humides, les champs, les vignes, les haies, les rocailles, à chacun sa maison pour nos amis à plumes. Ils sont des milliers à hanter les flots irisés par la brise marine ou la tramontane, à écouter la complainte des roseaux, la rengaine lancinante des cigales, le perpétuel ressac des vagues, ils sont des centaines dans notre région à tracer des volutes éphémères ou des arabesques dans l’immensité du ciel. Près de 350 espèces sont présentes de façon permanente ou saisonnière sur cette frange côtière. De magnifiques boules de plumes de toutes les couleurs, de toutes les tailles enjolivent et animent le décor. Ils font partie intégrante de nos paysages, de notre culture. Ils apportent l’évasion, la grâce, le rêve car tous les oiseaux sont des voyageurs en puissance.

 Informés par je ne sais quelle horloge, des centaines d’individus se rassemblent sur les étangs, attendant les conditions les plus favorables pour entreprendre la migration. Un classique jamais démodé. Chaque année, le flamand rose, la star incontournable des lagunes autour du golfe du Lion, cancane avec force plusieurs jours pour rassembler les colonies de son espèce, avant de s’envoler dans un assourdissant froissement d’ailes vers des contrées où l’été est perpétuel. Un spectacle inoubliable. Ce n’est jamais qu’un pathétique au-revoir.

 Il y a plus de 2 000 ans lorsque les Romains bâtissent le comptoir de la Colonia Julia Narbo Martius, aujourd'hui Narbonne, et construisent le port au bord de l’étang de Bages-Sigean qui débouche sur la Méditerranée, les nouveaux colons  prédisent la qualité et quantité des récoltes ou la bonne fortune en écoutant le vol et le chant des oiseaux !

Certains trouveront la perception que j’ai de ma région exagérée, voire exaltée. Ce n’est qu’une appréciation personnelle, en aucun cas dirigée à l’encontre d’autres horizons. Heureusement pour les hommes qui l’habitent, la planète est truffée de lieux sublimes. Je n’y peux rien si ma « Terre » est parmi les plus belles, mais si on la respecte, je veux bien la partager.

 

 

Quel que soit ton lieu de vacances,

tous les déchets vont à la mer,

et notre avenir dépend de la santé des océans.

Le Migjorn, le terrible vent de la mer.

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

30 mars 2016         Le 12 décembre 1581, un grand voilier, surpris par une violente tempête cherchait vainement à atteindre Port-Vendres. La violence des éléments était telle que le navire en difficulté ne put franchir la passe. Heureusement il eut la possibilité de se rabattre sur Collioure où il trouva refuge.

Sur la plage d'Avall, la tour qui servait de phare et protégeait tout le quartier du «Botiguer» au milieu des arsenaux et ses chantiers n'avait jamais vu une embarcation dans une situation aussi difficile.
Alertés, les villageois, les marins et pêcheurs groupés sur la plage, effarés et impuissants, regardaient avec inquiétude. Ce vaisseau balloté par une mer déchaînée pouvait sombrer à chaque seconde. Finalement, le bateau s'arrima au débarcadère. Passagers et matelots, débarquèrent difficilement à terre, visiblement soulagés.
Mais quel était donc ce voilier élégant qui par un temps exécrable venait s'échouer à Collioure ? Parti de Gênes à destination de l'Espagne, il avait dû, déjà, faire escale à Marseille à cause du mauvais temps qui, loin de s'améliorer, le contraignait encore à chercher refuge sur la côte catalane. Tous les marins de Catalogne connaissent le dicton : Vent de Ponent, Fa fugir la gens ! C'est le vent impétueux du sud-ouest, soufflant en fortes rafales, et plus connu de nos jours sous le nom de « migjorn ».
Le fait de voir un magnifique vaisseau en difficulté dans une tempête est assez fréquent, mais ce qui l'était moins, c'était la beauté du bateau et la qualité des passagers. Ce n'est pas tous les matins que l'on accueille, même à l'improviste, l'Impératrice d'Allemagne en personne, Sa Majesté Maria, veuve de Maximilien II, roi de Bavière et de Hongrie, fille de Charles-Quint et sœur du roi d'Espagne, Philippe II qui régnait alors sur le Roussillon ! Dès qu'on sut de qui il s'agissait, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Ce fut un événement considérable pour toute la cité catalane.
Parmi la suite d'illustres et nombreux personnages qui l'accompagnaient, se trouvaient Ferdinand de Gonzague, marquis de Castiglione, prince du Saint-Empire ; son épouse, la marquise Marthe, dame d'honneur de la reine, et leurs 3 enfants : Isabelle, Rodolphe et Louis. Ce dernier, qui était alors âgé de 14 ans, n'était autre que celui qui sera un jour vénéré sous le nom de Saint Louis de Gonzague.
Au milieu d'une foule compacte, le cortège royal, alla se reposer quelques instants au monastère des Dominicains à quelques pas de la mer. Puis escortés par les consuls de la ville et des autorités, ils se dirigèrent vers le château Royal où ils demeurèrent une dizaine de jour
Durant leur séjour ces illustres personnages ne manquèrent sans doute pas d'être séduits par le charme du site et d'en admirer la beauté. Mais ce qui les toucha le plus fut l'accueil chaleureux qui leur était réservé. Plus de 2 000 personnes, venues des environs, s'empressèrent d'apporter leurs hommages à la reine. Et comment n'aurait-elle pas attiré tant de sympathie cette mère qui en 28 ans de mariage avait mis au monde 15 enfants dont 9 garçons et 6 filles !
Une autre preuve tangible de la considération envers la reine Marie fut fournie par les consuls de Perpignan, lesquels lui firent apporter le 19 décembre un cadeau de bienvenue : 4 agneaux, 2 veaux, 3 moutons, 50 paires de chapons, 100 perdrix et lapins, une charge (120 litres) de vin muscat, une charge de vin blanc, une charge de vin clairet vieux (rancio), etc, etc. J'arrête là tant la liste des victuailles offertes s'allonge démesurément. Une telle quantité de produits alimentaires mise à la disposition de la reine et de tout son entourage, prouve combien ils furent bien traités en Roussillon et donne aussi une idée du grand nombre de personnes qui l'accompagnaient.
Le 22 décembre eut lieu le départ pour Perpignan. Sa Majesté Maria fit le voyage sur une litière. Les consuls de Perpignan et les plus hautes autorités du Roussillon vinrent à sa rencontre à une certaine distance de la ville. Là tous les honneurs dus à son rang lui furent encore rendus. Le cortège prit ensuite la chemin de l'Espagne, tandis que le bateau royal remis de ses émotions reprendra le large quelques jours plus tard
Cependant cette visite princière inattendue ajoutait une page de plus à l'histoire de Collioure et de son château. Elle avait sans doute frappé l'esprit des témoins de cet événement, car ils eurent soin de le consigner dans les archives de leur ville.
Sources : D'après des notes de Mr Henri Ribeil, les ouvrages de Tolra de Bordas et de Mr Henry. Textes adaptés à L'eau qui chante par Christian Tena.

L'hippocampe de l'étang de Thau

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

29 avril 2016.        L'hippocampe est un poisson. Soit. Mais le petit cheval des mers est aussi un drôle de zèbre ! Et une rareté dans l'Univers maritime ! Chez ce poisson aux allures de pur-sang, lorsque la fièvre amoureuse est en lui, maternité et paternité, vont de pair, c'est un géniteur qui accouche. Les colonies d'hippocampes vivent souvent en couple et lorsque la parade des amours approche ils ne se quittent plus. La promiscuité devient alors intimité. Pendant le jour, les couples jouent à cache-cache, galopant dans les forêts d'algues. Mais la nuit tombée, en amoureux, ils se rapprochent. A l'aube, chaque matin, la femelle entame les premiers pas de la danse de séduction, montrant ainsi sa fidélité et son attachement à son compagnon. Si elle n'obtient pas de réponse, elle tente sa chance avec un partenaire plus fougueux ou plutôt plus entiché. La parade peut démarrer également à l'initiative du garçon. C'est qu'avec la pleine lune, les tentatives d'accouplement se font plus frénétiques ! Amoureux, alors l'étalon exhibe ses attributs virils. Il gonfle démesurément sa poche pour une danse du ventre endiablée afin d'envoûter sa partenaire. Pour mieux attirer son attention, il caracole, tête bien haute, agité de soubresauts. Si le ventre du prétendant charme la pouliche aquatique, elle craque et cède à ses avances en calquant ses mouvements sur ceux du séducteur. Elle est prête à passer à l'acte car ici comme sur Terre, les femelles mènent le bal. Virevoltant, ils valsent enlacés avant de s'accoupler, bien que la procédure varie en fonction des préférences de chacun. Si certains passent des heures à transférer les œufs de la poche de la femelle à celui du mâle, d'autres y réussissent du premier coup. Danser sur le même pas est crucial dans la reproduction. Et le temps d'une valse, elle engrosse le mâle !

Contrairement à ce que l'on pouvait attendre, la femelle, les pieds toujours sur Terre, n'est pas belliqueuse s'il y a pénurie de pères. En revanche, ceux-ci, jaloux, se battent, donnent des coups de sabots, pardon des coups de têtes au postulant. Les perdants manifestent leur soumission en abandonnant leurs couleurs et en se prosternant au sol. Quitte à revenir à la charge après cet affront. Comme tous les mâles de la planète !
Les œufs ne sont jamais visibles. Le sperme non plus, ce qui semblerait indiquer qu'il est émis à l'intérieur de la poche. Après une période d'incubation qui varie de 21 à 26 jours, le père donne enfin naissance à une centaine de bébés hippocampes, ouvrant grande sa poche pour les laisser barboter. Cette expulsion s'effectue de mouvements de flexion, le papa donne de vigoureux coups de queue et des ruades pour faciliter la délivrance. Mais il a, aussi, des satisfactions. Dès la sortie de la poche du petit dernier, le premier baiser est pour l'heureux papa. Que du bonheur !
De nombreux jeunes naissent au lever du jour ou aux premières heures de la journée. Tels des naufragés, les nouveau-nés se raccrochent au premier brin d'algue qui se trouve à portée. Ils s'y fixent pour plusieurs semaines, se nourrissant de zooplancton, avant d'élire domicile un peu plus bas. La pouponnière sous-marine est vaste, peuplée de méchants loups de mer, heureusement le nourrisson, très craintif, dispose d'un herbier d'algues marines pour jardin. Ils seront prêts à se reproduire l'année suivante, mais il leur faudra encore 2 ans avant d'atteindre leur taille adulte.
En Languedoc, l'étang de Thau abrite une colonie de petits chevaux estimée entre 3 000 à 5 000 individus. Un gage de la qualité des eaux de la lagune troublées seulement de temps à autre par le ruissellement lors des épisodes pluvieux. Une volonté commune se déploie autour de l'étang pour éradiquer définitivement ce problème.
Sosie du cavalier du jeu d'échec, superbe créature aquatique, l'hippocampe est devenu l'emblème du bassin de Thau.

La sardine de chez nous

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

      En Catalogne on adore incontestablement les animaux. Ne rigolez pas ! Sur les piémonts du Vallespir, il y a très longtemps, l'ours est chassé jusqu'à l'extermination, même si on le fête de nos jours, à Collioure un tonneau de chêne est le tombeau de l'anchois, en Salanque l'escargot en bave et sur la côte, au Barcarès la sardine meurt oppressée dans une cagette de bois.

Il y a bien pire comme destin, la dernière finit sur la braise de sarments en divers endroits de Catalogne, tantôt sur la plage de Banyuls, tantôt sous les murailles médiévales de Tossa de Mar ou encore à Pia, sous les platanes centenaires de Notre Dame de la Salut, antique chapelle perdue dans une mer de vignes. Et, pas seulement que le week-end de Pâques !
Tant de fois je suis allé lorsque la nuit fait place au jour, sur les ports de notre région pour saluer l'arrivée en enfilade des chalutiers, qu'il m'est bien agréable de mettre en évidence ce poisson. Les relents iodés se propagent au fur à mesure que les bateaux, les ponts surchargés, s'amarrent le long des débarcadères puis les matelots se transmettent de main en main les cagettes de bois qui s'entassent sur le quai, couvertes d'une pincée de glace pilée au milieu de pêcheurs, mareyeurs ou curieux dont je fais partie.
Ce n'est pas une galéjade, chez nous, ce petit poisson n'a jamais bouché, un port même au printemps, lorsque gonflée de protéines, de vitamines, bourrée d'oméga, il titille le sommet de sa maturité.
Ce poisson emblématique du golfe du Lion a soulagé pendant des siècles l'estomac de ses riverains. La sardine grillée est plus un plaisir simple qu'une recette, un poisson savoureux, qui, braisé se déguste en famille, entre amis avec un bon verre de vin du pays. Elle devient une gourmandise estivale sans égale. Les maitresses de maison sont ravies ! Les assiettes, les fourchettes et couteaux d'argent que tante Gertrude avait offert le lendemain de la grande guerre sont dans ce cas superflues, et, le papier journal remplace avantageusement les serviettes de table brodées.
Puisque nous arrivons à la saison à laquelle la sardine de chez nous est au mieux de sa forme, j'ai envie de vous en parler. Raconter l'histoire de ce beau poisson vif comme l'éclair, raconter l'histoire est un bien grand mot, plutôt divulguer un secret de polichinelle. Comme tous les poissons bleus de Méditerranée, on parlera de la sardine au passé tant les réserves s'amenuisent !
Les sardines vivent en banc qui rassemble plusieurs milliers, voire des millions d'individus qui ont la même taille. Le banc est un moyen efficace de se protéger des ennemis jurés sauf des pêcheurs qui d'un seul coup de filet peuvent remonter la totalité du banc à bord du bateau. Lorsqu'un gros prédateur, un requin ou un dauphin par exemple attaque, le groupe s'enfuit dans tous les sens, laissant le prédateur désorienté. Le temps, quelques secondes, gagné par cette astuce est précieux pour s'échapper. De plus, quand ils sont près de la surface de l'eau, la masse argentée renvoie, comme un miroir, la lumière ce qui gêne considérablement le maraudeur. Cette subtile façon de vivre en communauté possède d'autres avantages. Notamment pour se reproduire facilement car les rencontres sont aléatoires dans l'immensité des océans. Mâles et femelles n'ont aucun mal à trouver le partenaire pour perpétuer l'espèce. De plus les femelles pondent toutes au même endroit, ce qui permet aux alevins de s'organiser en banc dès leur plus jeune âge.
Encore plus étonnant, les sardines qui se déplacent en bande organisé, je veux dire en banc, se protègent contre les prédateurs marins et les oiseaux par la couleur de leur physionomie. Leur dos est bleu sombre et leur ventre argenté. Vu d'en dessous, ils se confondent avec les vaguelettes et la lumière que déchire les éclairs de clarté ; vus d'en haut, ils se fondent et se confondent dans l'immensité bleue.
Les compagnies de pêche industrielle déjouent toutes ses astuces naturelles. Les grands moyens sont employés au point d'éradiquer pour toujours cette ressource que nos anciens pensaient éternelles. La pêche artisanale qu'ils pratiquaient n'a plus rien à voir avec les temps modernes où l'argent est le moteur qui néglige excessivement le développement durable que faisaient naturellement nos ancêtres
Les observations de l'Ifremer alarment les paysans de la mer, les écologistes ou tout simplement les amoureux de notre poisson emblématique. L'exploitation industrielle a provoqué un spectaculaire effondrement des populations. Les ports du Golfe du Lion peuvent, chaque jour, témoigner de cette différence fondamentale. Les chalutiers débarquent dans les ports 13 300 tonnes en 2007, 3 600 tonnes en 2009, 750 tonnes en 2011, 630 tonnes en 2012. La sardine d'autrefois a pratiquement disparu de Nostra Mar et quelle misère chez le poissonnier lorsque l'on découvre sur l'étal la petite taille du bébé sardine à qui l'on n'a pas laissé le temps de découvrir son royaume, la mer !
Il se passe manifestement quelque chose d'inquiétant; pire, veut-on effacer du paysage maritime la belle sardine du golfe du Lion et  de Méditerranée, la sardine de chez nous ?

Les Chemins de nuit

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

Les chemins de nuit. Sur l'étang de Bages-Sigean en pays d'Oc, chacun est patron-pêcheur ; seul maître de son « bétou », barque à fond plat se lovant paresseusement sur le bord de l'eau, patron de ses filets en coton posés sur les tamaris, patron de ses trabacous, un piège affiné par l'expérience emmagasinée au fil des siècles. Ainsi le trabacou, immergé dans l'eau, composé de 3 poches (les cuiouletos) que 5 cercles de bois, bouches béantes, est disposé en « cœur », chacune de ses poches attachées à un piquet par une cordelette appelée le sinhal. Cette prison de mailles est traversée par la paladière, un autre filet qui débouche sur la poche principale du trabacou. C'est par lui que les anguilles sont invitées à se perdre dans les nasses.
Mais on pêche aussi, depuis la nuit des temps, muges ou dorades. La seule révolution notable du métier est venue, en aval, avec la commercialisation. De nos jours un camion collecte tous les 2 ou 3 jours les prises de tous les étangs de la région et partent via le réseau routier vers les marchés étrangers. Cette pêche est devenue plus rentable avec un écoulement continu ; en contrepartie, la ressource s'épuise plus vite.
Cette modification de la profession a fait disparaître les pêcheurs-viticulteurs qui l'après-midi ou lorsqu'ils ne sortaient pas, cultivaient leur arpent de vigne situé à proximité du bourg. Autrefois avec leur femme et un attelage ils filaient sous un ciel bleu et un soleil printanier vendre les anguilles dans les villages alentours.
Un vieux de la vieille, une barbe rebelle et une casquette de toile sur un crâne dégarni, les traits du visage profondément burinés par une vie passée sur l'étang où le soleil, le cers et le sel ont gravés leurs stigmates, partait, chaque fin de semaine avec son âne chargé de quelques kilos d'anguilles sur le chemin cabossé et empoussiéré qui conduit sur le parvis de l'imposante cathédrale Saint Just de Narbonne. Un pèlerinage initiatique disait-on au bord du ponton de bois où s'arrimaient les barques aux couleurs vives !
On raconte que vers 1900, les femmes de Bages, de Leucate, de Gruissan s'en allaient, le soir, à pied, vers Narbonne, Lézignan et autres agglomérations. Elles marchaient toute la nuit, dans la nuit noire; pour ne pas s'endormir, elles tenaient la queue d'un âne chargé de muges, de dorades, d'anguilles qui les accompagnait sur ces « camins dei peissounié », en français chemins des poissonniers. Un cheminement de nuit cadencé d'angoisse, de peine et de pauvreté. Autre temps, autres moeurs d'une époque où la vie était rude !

Le poisson ne voit pas l'hameçon, il ne voit que l'appât.

L'homme ne voit pas le péril, il ne voit que le profit.

Proverbe Mandchou

Un Mandchou est un habitant de Mandchourie, un vaste territoire au Nord-est de la

Chine et à l'Est de la Russie sur l'océan Pacifique.