Sur & sous l'eau

Offrandes et injures sur l’eau.

Écrit par Super User. Publié dans Sur & sous l'eau.

           Il n’y a que les très vieux livres pour garder en mémoire les mythologies, tantôt bienfaisantes, tantôt malveillantes, pour raconter les pratiques ancestrales qu’entretenaient sur tous les continents les hommes avec les poissons d’eau salée, saumâtre ou douce.

Au Sénégal, les pêcheurs ont des divinités différentes en eau douce et en eau salée. A celles qui règnent en mer, il faut du kola blanc au lait, tandis que le kola blanc sucré est réservé aux dieux du fleuve. La déesse Méru du lac Tanganika (situé à la frontière de la Tanzanie et du Congo, long de 667 km, large de 72 km, il contient 18% du volume d'eau douce de la planète) protège les pêcheurs qui rejettent à l’eau, pour elle, le plus beau poisson, de même qu’une divinité aquatique slave du nom de Curch. Certains aborigènes australiens se coupaient un doigt pour plaire aux divinités des eaux. D’autres comme les Indiens d’Océanie se saignaient pour faire absorber à la mer un peu de leur sang. Au Maroc, à des endroits on répandait sur le rivage le sang d’un bouc et au large du fleuve Casamance, au Sénégal, la saison de pêche s’ouvre toujours par un rassemblement de barques en haute mer. Chaque fois, que la flottille revient, ils déclarent avec le plus grand sérieux que trois matelots ont disparus…

Mais gâter les dieux ne suffit pas. Il faut aussi de temps à autre battre froid, pour les tirer en quelque sorte de leur léthargie. Dans le nord sibérien, les pêcheurs qui reviennent d’une mauvaise pêche, s’en prennent à un dieu qu’ils appellent le Vieux d’Obi. Ils pendent sa statuette et la flagellent avec force d’injures. Plus prévoyants, les Congolais donnent une raclée à leur fétiche avant la pêche. Il se trouve du côté de Tréboul, des pêcheurs bretons qui se vengent sur une statue de saint Pierre d’être rentrés avec des filets vides. Et ce avec la pieuse complicité de leurs femmes. Plus poétiques, les femmes des pêcheurs néo-calédoniens s’adressent au dieu des poissons en chantant les anciens exploits de leurs maris.

Nous avons vu comment les enfants et les vierges de Malaisie apaisent les vagues avec des fleurs. Dans d’autres contrées les gens de la mer n’ont pas besoin d’intermédiaires et s’adressent aux poissons eux-mêmes directement. L’Esquimau qui va chasser la baleine porte une amulette représentant ce cétacé. Chez certaines tribus d’Afrique et d’Océanie qui pêchent les migrateurs périodiques, on jette dans les flots des images de ces poissons au cas où ceux-ci tardent à venir. Et les baleiniers du Kamtchatka (Extrême-Orient russe) promènent une statue de cette bête en procession et l’immergent avant de partir en campagne. Au Cambodge, si le poisson ne mord pas, un des pêcheurs se jette à l’eau et, pour donner l’exemple, remonte en criant : je suis pris, je suis pris. Chez les Indiens de la Colombie britannique comme chez les pêcheurs écossais, l’exécution de ce simulacre était confiée à un jeune garçon.

Sur le fleuve Yukon, les Indiens Tm’a ouvraient leur saison de pêche aux saumons en envoyant un des leurs en éclaireur sous l’eau glacée. Quand aux fêtes et aux cérémonies diverses en l’honneur du poisson, on les rencontre encore un peu partout : incantations, danses rituelles, sorcelleries. Si le Vietnamien possède des pagodes de baleines, le Sénégalais de Guet n’Dar a son marabout et son coucous spécialement préparé qu’un jeune pêcheur jette à la mer tous les cinq ans. Sur la proue de leur canot fait de planches et d’un demi-tronc de gommier, les artisans-pêcheurs des Antilles françaises tracent des noms tels que « S’il plaît à Dieu, Ainsi soit-il ou Deo Gratias ». Mais non content de mettre leur esquif sous la protection divine, ils ne dédaignent pas, en partant pour la pêche de suspendre en plus à leur cou un « grigri » porte-bonheur.

On peut constater que, à travers le monde, la diversité des us et coutumes du milieu marin alloue une infinie diversité, un patrimoine culturel que l’on doit préserver impérativement !