Sur & sous l'eau

Forçats sur Garonne.

Écrit par Super User. Publié dans Sur & sous l'eau.

              Naviguer sur un fleuve n’a toujours pas été chose facile, naviguer sur la Garonne pouvait tenir de l’exploit. La majeure partie du cours de la Garonne se déroule dans une large plaine de vallée où le lit du fleuve se déplaçait fréquemment avant que l’homme le fixe peu à peu par de gros travaux d’endiguement. La pente est irrégulière et forte formée de biefs calmes et relativement profonds séparés par des rapides. Les étayages sont accentués et profonds. Tout ceci explique pourquoi les bateaux de la Garonne étaient de faible tonnage et de faible tirant d’eau. Pourtant la navigation a toujours été intense aux cours des siècles. C’était une nécessité pour les transports les plus lourds et encombrants. C’était la seule façon pour Toulouse de développer son commerce. Les voies de terre n’étaient pas toujours praticables.

La descente sur Bordeaux pouvait être relativement facile : si la Garonne était assez haute, mais pas encore en crue, s’il n’y avait pas trop d’obstacles sur l’eau on met de 4 à 5 jours pour relier des deux grandes villes. De nombreux bateaux n’étaient utilisés qu’une fois pour la descente. Les navigateurs les abandonnaient ou les revendaient une fois leurs livraisons effectuées en Gironde. Pour ceux qui devaient conserver leurs embarcations, il fallait se préparer à partir…Le début du voyage retour peut être relativement « aisé » : le vent venu de l’océan, la marée si l’on sait attendre, pousse le bateau sur quelques kilomètres. Ensuite la remontée vers Toulouse prend des allures de cauchemar, cela devient une épreuve infernale. Le bateau n’avance pas, il faut absolument recourir au halage et s’est reparti pour 2 semaines ou plus d’un travail de galérien. Le halage, de façon générale, c’est la traction du bateau par les hommes ou les bêtes. Il est le moyen le plus utilisé pour remonter les rivières. Le halage par des hommes à l’avantage de pouvoir s’employer le long des rivières non aménagées, contrairement au halage par chevaux qui nécessite un chemin continu et dégagé tout au long du voyage. Le long de la Garonne les crues détruisent régulièrement les chemins. Le parcours est trop accidenté pour utiliser régulièrement les bœufs comme animaux de trait. Avec des chevaux on pouvait avancer de 10 km par jour. Dans ce cas-là, l’homme devait tout de même souvent se harnacher avec les bêtes pour les conduire. En ce qui concerne plus particulièrement la Garonne, le halage avec des animaux n’est pas chose toujours possible. Malgré l’aménagement des voies de halage, les particularités même de la rivière ne les rendent pas toujours praticables : les fluctuations du niveau de l’eau tour à tour inondent ces chemins, ou en période d’eaux basses les éloignent trop des embarcations à tirer. C’est le manque d’eau qui est le plus redouté par les équipages. Dans ce cas-là, le bateau ne bouge pas. Il faut 15 à 20 personnes pour s’atteler à la corde. Si déjà les pêcheurs ne sont pas les mieux considérés parmi les travailleurs de l’époque, les haleurs font partie de la plus petite sous caste. Ils font partie de la plus misérable des classes sociales vivant de la Garonne, véritables bêtes de somme de la rivière et de la navigation. Souvent embarqués dès le départ de la descente vers Bordeaux, ils trimeront pour la remontée du fleuve. D’autres seront recrutés dans les villages bordant le fleuve. Chaque petite commune riveraine était tenue de mettre à disposition des patrons de bateaux des hommes pour le halage. Normalement, une loi oblige les propriétaires riverains à laisser un passage pour permettre le halage, mais ces quelques mètres contre le fleuve ne sont pas facilement cédés, les agriculteurs considèrent que c’est une intrusion dans leurs terres. De nombreuses bagarres opposent les propriétaires et les tireurs. Si le lit de la Garonne a bougé, les pieux qui délimitent les champs riverains dont des dangers pour les jambes, les arbres s’affaissent vers le fleuve et obligent les hommes à entrer dans l’eau pour contourner l’obstacle tout en continuant à tirer. Il faut prendre garde à ne pas se laisser entraîner par l’embarcation dans le fleuve. Si le bateau rencontre le moindre courant, les hommes partent à l’eau. Si l’équipe tire trop fort, l’embarcation peut venir s’échouer sur la berge, risquant d’écraser ses tireurs. Métier de galérien, métier d’une autre époque, d’un monde heureusement engloutit ! Du moins ceux que les hommes n’ont pu domestiquer. En France seuls le Rhône et la Seine se prêtent relativement bien au transit des barques. Le caractère de la Loire et la Garonne est différent. Ils ne se sont jamais laissé dompter.