Histoire d'ici

Cala Culip au cap de Creus.

Écrit par Super User. Publié dans Histoire d'ici.

Calanque Culip au cap de Creus sur la Costa Brava.

Depuis la baie de Cadaquès, une route sinueuse chemine jusqu’au cap de Creus lequel fend tel une proue de navire les eaux du golfe du Lion. Cette côte balayée par les vents connaît un trafic maritime intense depuis plus de 2 500 ans. Navires et vaisseaux Grecs, Phocéens, Phéniciens, Arabes, Romains ou Vikings ont favorisé le commerce, les échanges entre diverses cultures mais aussi subit des invasions barbares.

Le dicton des pêcheurs de Cadaquès, « cap de Creus, cap du diable », illustre la rudesse de la navigation dans les environs ! Ils savent que le cap de Creus est beau comme un dieu grec mais féroce comme un fauve dans une arène romaine ! Ils vous diront avec un fort accent catalan que si la tramontane souffle avec modération, le cap de Creus valse harmonieusement avec les vagues et le ciel est bleu. Mais si la tramontane hurle, le cap ivre de colère transforme les lieux en enfer. Malheur aux marins et aux bateaux qui défient ce belvédère minéral, ourlée de pointes déchiquetées, de falaises abruptes, d’îlots et de criques sauvages. On ne compte plus, dans les parages, les tempêtes monstrueuses frappant le littoral et les vagues scélérates qui ont envoyés par les fonds, bateaux et navires pour un repos éternel.

En regardant vers le Port de la Selva, en contrebas, se niche la cala Culip (calanque Culip) fouettée frontalement par les rafales de la tramontane. Dans cette calanque lumineuse, existe une source d’eau douce proche du rivage, attestée depuis la nuit des temps, connue de tous les marins, propice au ravitaillement des navires. Néanmoins, ce havre de toute beauté, aux eaux turquoise, accueille dans ses fonds pas moins de 8 épaves de bateaux dont les plus anciens datent de l’Antiquité, projetés sur les rochers par la tramontane des grands jours.

Les chercheurs du CNRS se sont intéressé à ce cimetière marin et des centaines de plongées ont permis d’étudier, mesurer, calculer, chiffrer, comparer, analyser sous toutes ses coutures une épave qu’ils ont baptisée Culip VI. Elle repose au fond sous 9 mètres d’eau. Les vestiges de ce navire, pointu à la proue et à la poupe, long de 15 mètres sur 3 de large pouvait convoyer 40 tonnes et avait 2 mâts dont la position de l’un était à l’avant et l’autre au milieu, ce qui laisse à penser qu’il était gréé par des voiles latines. La cargaison qui n’a pas été pillée, est constituée de céramiques vernissées provenant des ateliers du royaume musulman de Grenade, preuve s’il en faut, qu’à cette époque le commerce entre l’Europe chrétienne et le monde musulman était bien actif.

Ces céramiques typiques ont permis de dater le naufrage vers 75 après-J-C.  Mieux, au milieu de cette cargaison, les archéologues, ont découvert en moindre quantité, des céramiques différentes qui provenaient, elles, de Provence et du Languedoc. Il s’agissait de la vaisselle de l’équipage qui était vraisemblablement originaire de cette région. Le navire transportait aussi dans sa cale des jarres remplies des fruits secs et diverses marchandises.

Les archéologues ont réussi à percer les secrets de fabrication et de conception du navire. Première surprise les membrures, très bien conservées, étaient faites de chêne vert. Un bois régional abondant qu’on suppose venir des Pyrénées orientales. Le chantier naval qui l’avait construit devait donc se trouver en Catalogne, peut être du côté de Narbonne. Les charpentiers avaient disposé au long d’une quille un ensemble de membrures, véritable squelette préfigurant les formes et volumes du bateau. Ce squelette avait été recouvert d’un ensemble de planches qui constitue la « peau » du navire, il était clouté « à franc-bord », c’est-à-dire que chaque planche avait été jointe bord à bord avec sa voisine. Pour assurer l’étanchéité, les joints avaient été bouchées en force avec de la fibre textile et les fonds recouverts de résine noire.

Mais le véritable trésor que les plongeurs du CNRS ont découvert est un numérotage gravé en chiffres romains sur les varangues, éléments inférieurs des membrures fixés à la quille. Partant des 2 membrures centrales, ce numérotage allait symétriquement vers l’avant et vers l’arrière. C’était la preuve formelle que les hommes du chantier avait suivi un procédé préétabli d’organisation rigoureux de la charpente transversale du bateau. La géométrie de chaque membrure du Culip VI avait été déterminée par la technique dite du « maître gabarit et de la tablette ». Preuve qu’une méthode de construction navale que l’on pensait plus tardive au regard des sources écrites était suivie, sous une forme beaucoup moins élaborée à l’origine, depuis plusieurs siècles en Méditerranée.

Lorsque l’on fouille une épave engloutie, ce n’est pas pour y découvrir un quelconque trésor mais essentiellement pour qu’il raconte l’histoire de sa construction, de son équipage, de ses navigations ou du contexte économique et social de son époque.

L’exploration de la cala Culip prolixe de renseignements en détient certainement beaucoup d’autres, ainsi que l’espace maritime, de Narbonne à Tarragone, anciens ports de Nostra Marum.